Il y a déjà quelques mois, j’ai fait la connaissance d’une charmante famille. Un peu désemparés, les parents m’ont contactée suite à un incident entre leur fille de 6 ans et leur chien.

Je me suis rendue chez eux, afin de mieux comprendre la situation et les raisons qui ont poussé ce chien à blesser la fillette. Il s’avère que le chien, qui était couché, s’est brusquement retourné en ouvrant la gueule sur la fillette, qui tentait de lui faire un câlin. Les crocs ont touché le visage et occasionné pas mal de sang et beaucoup de peur.

Ce chien, il s’appelle Orton. C’est un léonberg d’un peu plus d’un an. Il vit avec une autre chienne, léonberg aussi (du même élevage – très professionnel au demeurant) qui elle n’a jamais montré aucun signe d’agressivité. Alors pourquoi lui, réagit-il de cette façon, alors qu’ils ont été élevés de la même manière (que ce soit à l’élevage ou à la maison) ?

En creusant la question autour d’Orton, de ses réactions, il s’avère que depuis tout petit, il montre des attitudes de craintes vis-à-vis des humains, particulièrement les inconnus, mais aussi les enfants (ne s’en approche pas et les évite, signes d’inconforts, grognements…).

S’il se mettait à grogner, il était « grondé », car on ne doit pas laisser un chien se permettre ce genre de comportements. Pour le « décoincer », on l’a emmené dans des lieux où il y avait beaucoup de monde, histoire qu’il voit qu’il n’y avait rien à craindre. Tout le monde s’impliquait dans son éducation, y compris les enfants, qui pouvaient aussi « gronder » Orton s’il montrait des signes d’agressivité.

Oui, tout le monde s’impliquait, mais personne n’écoutait.

Si j’écris cela aujourd’hui, ce n’est certainement pas pour condamner les agissements de cette famille, bien au contraire. Ils ont réagi comme beaucoup de personnes l’auraient fait. Et leur implication aujourd’hui prouve bien que seul un manque d’informations et de connaissances est à l’origine de leurs réactions.

Plusieurs facteurs m’ont poussée à rédiger cet article et je vous les partage ci-dessous :

1 – Délit de faciès

On entend souvent que les chiens catégorisés (rottweiler, staff et autres molosses), sont victimes de jugements (absolument infondés et rarement élogieux). Rapport à leur appartenance à une race catégorisée ou à leur aspect physique. Et bien sachez que ces jugements, beaucoup d’autres races de chiens en sont victimes, avec chacun leurs « étiquettes« . Nous avons les petits « chiens à mémé » hargneux, qui agressent/menacent facilement, mais qui ont l’avantage d’être petits donc c’est plutôt rigolo ; les chiens nordiques, qui sont des fugueurs invétérés et à qui il faut bien montrer « qui est le chef » ; les bergers, qui se « dressent » hyper facilement ; et bien d’autres encore.

En fait, il existe bien des « tendances comportementales », que l’on peut attribuer à telle ou telle race de chien. Des caractéristiques largement observées, dues notamment à la sélection de l’humain, qui aura privilégié telle ou telle aptitude naturelle chez le chien (c’est pourquoi il est primordial de bien se renseigner lors de l’adoption d’un chien).

Néanmoins, chaque chien est un individu unique ; et s’il peut hériter d’un instinct de travail puissant pour lequel il a été sélectionné (là aussi nous pourrions épiloguer longtemps sur le bien fondé de créer des chiens de travail, si leur vraie mission sera, infine, de vivre en famille), de la fougue de ses parents, de la détermination d’un cousin éloigné, ou de l’adaptabilité de son arrière grande tante ; il est construit également de sa propre histoire. De ses apprentissages bons ou mauvais, de ses propres expériences, qui le guideront et l’aideront à opter pour un comportement plutôt qu’un autre ; mais aussi de QUI il est. Qui est mon chien ? A-t-il une personnalité réservée, exubérante, modérée ? Face à un élément nouveau, réagit-il brusquement, calmement ? Quelle est la personnalité de mon chien ? Et je vous l’assure, l’anthropomorphisme n’est pas un gros mot et votre chien aussi a sa propre personnalité !

Alors non ; pour revenir à mon article et à l’histoire d’Orton ; ce n’est pas parce qu’on choisit un léonberg, réputé être l’un des chiens de famille par excellence, le nounours adorable avec tout le monde, qu’il sera forcément enclin à être papouillé par tout le monde. À un moment donné, nos chiens ont le droit d’être qui ils sont et ce n’est pas parce qu’ils appartiennent à telle ou telle race de de chien, qu’ils correspondront forcément à une sorte de « cahier des charges » défini.

2 – Expertise professionnelle

Le second point qui m’a donné envie de parler d’Orton, c’est son parcours, à lui et sa famille. Suite à « l’agression » et la panique tout à fait légitime qui a suivi, les humains d’Orton ont pris conseils auprès de leurs éleveurs, qui ont su apaiser la famille et être de bons conseils (si votre éleveur est investi et professionnel, il saura vous guider et être un vrai soutien dans les moments difficiles). Puis, la décision a été prise de castrer Orton. C’est l’un des premiers « réflexes » face à des comportements dits agressifs. Néanmoins, et ce n’est pas l’objet de cet article, stériliser un chien sans bilan comportemental préalable n’est pas la meilleure des idées. Cette intervention peut effectivement avoir un impact comportemental (mais aussi physiologique) et pas forcément celui auquel on pense (cela peut même aggraver la situation dans certains cas !).

Orton et sa famille se sont donc rendus dans leur clinique vétérinaire. Là-bas, et comme il fallait s’y attendre aux vues de toutes les émotions vécues par l’ensemble de la famille en quelques jours, Orton a eu des comportements d’inconforts et d’agressivité. Le vétérinaire a dû le museler par précaution pour faire son examen pré-opératoire. Ce vétérinaire a également jugé bon d’alerter la famille d’Orton sur son comportement qui pouvait être dangereux. Jusque là, tout va bien : mise en sécurité de tout le monde avec la muselière et mise en garde vis-à-vis d’un comportement dangereux. Les vétérinaires sont souvent aux premières loges, dans la liste des métiers liés aux chiens, pour s’apercevoir d’éventuels comportements qui nécessiteront une vigilance particulière. Leurs conseils en matière d’éducation et de comportement canin, sont souvent parole d’évangile (cf. expérience de Milgram).

Cependant, ce vétérinaire-ci a eu des mots bien crus et absolument infondés en matière de comportement canin. Il a expliqué à cette famille qu’Orton était un chien méchant. Un chien très méchant qui devait absolument être « maté ». Ça tombe bien, il connaît justement un éducateur capable de dompter ce fauve.

Je vous laisse imaginer, le désespoir, la panique, l’incompréhension et la tristesse des humains d’Orton ; qui ont choyé ce chien depuis plus d’un an, qui le considère comme un membre de la famille ; le voir décrit d’une façon aussi brutale.

Finalement, la famille a cherché un professionnel sur son secteur et m’a contactée. Et cela même si je ne suis pas une dompteuse de chien, résolue à mater le moindre signe révélateur d’une potentielle envie de prise de pouvoir de la part de nos amis canins (ou devrais-je dire de nos esclaves canins ?).

Attention : ce paragraphe n’est pas destiné à discréditer les vétérinaires ! Fort heureusement, un grand nombre d’entre eux sont de bons conseils et savent en référer à des professionnels du comportement qualifiés. Quoi qu’il en soit ; dites vous bien que peu importe son corps de métier ; si un professionnel (ou qui que ce soit d’autre), vous parle de « mater » votre chien ou encore de « dominer » votre chien, vous pouvez passer votre chemin !

3 – Acceptation de l’individu

Me voilà donc arrivée chez cette famille, un peu démunie, qui ne comprend pas les réactions d’Orton. Et l’une des premières questions qu’ils me posent c’est : est ce qu’il est méchant ? Avec tout le désespoir et l’inquiétude qui peuvent se cacher derrière cette phrase.

Quand je me déplace chez des clients qui m’expliquent que leur chien montre des signes d’agressivité, afin de pouvoir cerner le contexte calmement et en sécurité, je demande dans un premier temps à isoler le chien dans une autre pièce ou le jardin. Je rencontre ensuite le chien, en tentant d’adapter au mieux cette première approche. Cette fois-ci, il y a eu un loupé. Une porte mal fermée et Orton a débarqué dans la salle à manger alors que nous étions assis. Il est arrivé brusquement, a tout de suite constaté qu’une inconnue était là. Il s’est raidi, son corps tout entier était tendu. Il grognait d’un grondement sourd et fort. Se déplaçant comme il pouvait dans cette pièce trop étroite pour son grand corps. Ses humains ont commencé à le réprimander « non Orton », « stop », etc. La porte par laquelle il était arrivé s’était refermée toute seule. J’ai demandé à son humaine de retourner l’ouvrir en invitant Orton à sortir et il s’est éclipsé.

Alors qu’est ce que j’ai vu de cette scène ? Un chien avec un comportement agressif qui grognait, effectivement. Mais j’ai aussi vu un chien plus que mal à l’aise, tentant de prendre les informations qu’il pouvait, tout en ayant une frousse immense de m’approcher. J’ai aussi vu un chien qui n’a pas hésité à s’éloigner dès que nous lui en avons offert la possibilité.

La réponse est donc non : je n’ai pas vu un chien méchant, j’ai vu un chien qui avait très peur.

Cela ne veut pas dire que ce sera le cas de tous les chiens qui ont un comportement agressif ; cela veut seulement dire que qualifier un chien de « méchant » alors qu’il exprime de l’agressivité ; un comportement donc, qui lui-même est issu d’émotions ; c’est tout simplement ne pas savoir de quoi on parle.

Comme je l’ai décrit plus haut, Orton exprime depuis longtemps des signes d’inconforts face aux inconnus ou aux contacts forcés. Malheureusement, ces signes n’ont jamais été compris faute de connaissances. Son expression se fait aujourd’hui plus intense dans l’espoir d’être enfin entendu.

Orton a la chance d’être dans une famille ouverte, bienveillante, à l’écoute et surtout, capable de se remettre en question. C’est grâce à tout ça qu’aujourd’hui il est compris et qu’il se sent compris. Lui qui ne voulait plus passer de temps avec la famille au salon vient de nouveau squatter devant la télé ; avec la mise en place d’un protocole adapté, il accepte que des inconnus viennent à la maison ; ces réactions sont plus mesurées, mieux comprises par ses humains. Orton se révèle être un chien très à l’écoute et sensible. Il manque en fait beaucoup de confiance en lui.

Je ne vais pas faire ici un compte rendu du bilan comportemental d’Orton, mais sachez qu’à aucun moment je n’ai exercé de pouvoir de dresseuse, prête à mater le moindre comportement agressif. Je n’ai pas non plus tenté d’amadouer Orton avec des friandises pour qu’il accepte mon contact.

J’ai simplement exprimé à ses humains ce qu’il tentait de dire lui-même depuis longtemps et je les ai accompagné de mon mieux, afin qu’aujourd’hui, tout le monde puisse vivre plus sereinement.

Alors non, Orton n’acceptera probablement jamais d’être câliné, tripoté, bisouillé comme une peluche par des enfants ou des inconnus ; et vous savez quoi ? Il en a tout à fait le droit !

C’est là qu’on parle « d’acceptation ». Faire une croix sur nos espoirs, nos envies d’avoir le chien de la carte postale qui pose avec les enfants et fait la fête aux invités.

Accepter que son chien soit un individu à part entière ; que lui, il n’a pas demandé à atterrir là, avec nous et nos attentes de chien parfait ; que lui aussi il a une personnalité et des valises qu’il doit se trimballer ; que lui aussi il a le droit de s’exprimer, d’être entendu et respecté.

Alors, on perd peut-être le chien qu’on imaginait en rêve, mais on gagne un chien qui se sent compris, qui nous fait confiance ; une relation incomparable, unique et vraie.

La dernière fois, en promenade avec son humaine, nous bavardions et elle me dit : « en fait, Orton c’est quelqu’un de timide ».

Et là, je me dis que j’ai fait mon job 😉

Orton | Agressivité chez le chien | P'tite Truffe
Orton, qui accepte aujourd’hui que je me déplace à ses côtés en promenade.

Laisser un commentaire